L’informatique « frappée d’alignement »

Le mot d’ordre est partout, tout le temps : l’alignement, le Saint Graal de l’informatique. Cela faisait au moins 20 ans que le terme sévissait en ce domaine, mais avec l’urgence de la crise et les transformations de plus en plus rapides et non maîtrisées de nos sociétés, l’usage de ce terme devient systématique chez tous les nouveaux manageurs de ce secteur.

Les projets informatiques français se sont beaucoup inspirés des projets du Bâtiment et des Travaux Publics, avec leur organisation en Maîtrise d’Ouvrage et Maîtrise d’Oeuvre. Abandonneraient-ils cette organisation désuète pour s’inspirer des militaires ? C’est vrai qu’en situation d’extrême urgence, on fait souvent appel à l’armée…

Mon souvenir le plus concret et le plus abouti d’alignement forcé est celui des militaires, lorsque je faisait mon service militaire et qu’il fallait « ne voir qu’une seule tête dans le rang ». Forcément, quand maintenant j’entends le mot, ce souvenir remonte, avec tout ce qu’il implique de soumission inconditionnelle à la hiérarchie et de mépris de l’individualité et de la différence. Ce doit être mon côté anarchiste… il n’y a plus qu’un anarchiste aujourd’hui pour trouver anormal la soumission inconditionnelle à l’autorité ou le combat de l’individualité et de la différence.

Au début, dans l’informatique, j’entendais surtout parler de l’alignement de l’informatique sur le métier, avec l’idée qu’un système informatique était là pour satisfaire les besoins des utilisateurs de ce système, qu’il devait donc s’adapter au mieux et au plus vite à ces besoins, surtout quand ceux-ci évoluent. A priori, pas de quoi prendre le maquis ou la Bastille.

Mais le terme s’est insinué partout, il est utilisé maintenant à tous les niveaux, dans tous les rouages de la mécanique du SI, et il cache de plus en plus mal ce qu’il est destiné à caché : à chaque niveau de la hiérarchie travesti en niveau d’organisation, le terme tente de cacher la soumission inconditionnelle à l’autorité du niveau supérieur, l’impossibilité de remettre en question ce que le niveau supérieur décide, ses orientations, ses priorités, ses objectifs. Dans les nouvelles méthodologies des SI, les informaticiens sont libres… d’exécuter ce qu’on leur demande comme ils le veulent, du moment que leur donneurs d’ordre sont satisfaits du résultat.

Vous connaissez sûrement cette devinette légèrement phallocrate :

  • « Que peut faire un mari pour accorder plus de liberté à sa femme ? »
  • « …? »
  • « Faire agrandir la cuisine »

Et évidemment, la plupart des informaticiens connaissent cette blague, et ceux qui s’autorisent encore à déroger à la bienpensance en sourient. Mais pas un seul ne prend conscience que c’est exactement ce qui se passe dans son entreprise, son projet, son équipe, son travail.

Avant, il y avait des rapports hiérarchiques clairs, des donneurs d’ordre qui se posaient explicitement comme donneurs d’ordre, mais s’efforçaient de donner des ordres cohérents, clairs et surtout réalistes, qui répondaient à des besoins relativement évidents (ce qui ne veut pas dire que toutes les conséquences de l’informatisation étaient perçues, mais au moins le besoin existait et était perçu). Aujourd’hui, l’urgence économique a balayé tout réalisme. Toute la hiérarchie est masquée, de nouvelles formes d’organisation se mettent en place, sans doute encore plus coercitives qu’avant, mais où les mots « hiérarchie », « rapport de force », « conflit d’intérêt », « chef » et plusieurs autres ont totalement disparus. La nouvelle terminologie parle de « propriétaires », « responsables », « gestionnaires », « ingénieurs », « facilitateurs », et de préférence en anglais, de façon à rendre encore moins immédiatement sensible la réalité des rôles redistribués (ou simplement rebaptisés).

Les dirigeants des SI d’aujourd’hui supportent aussi mal que les précédents les critiques, les remises en cause, mais aujourd’hui, ils disposent d’un paquet 2 en 1, méthode + idéologie, la méthode pour diriger les SI, l’idéologie pour faire passer la méthode.

Je viens de participer à une formation SAFe, où le contenu a dépassé mes espérances. J’étais arrivé avec le sentiment que tout cela ne sentait pas bon. Je suis reparti avec la certitude que ça pue vraiment. Au cours du stage, le mot alignement a été évoqué plusieurs fois, et la lecture des documents annexes à la formation a enfoncé le clou pourtant déjà bien fixé.

SAFe est un excellent produit marketing qui apportent aux dirigeants des entreprises informatiques les 2 en 1 :

  • le moyen de réorganiser leur entreprise pour faire face au chaos du monde contemporain, chaos auquel ce secteur d’activité contribue plus que grandement ;
  • le discours idéologique, la langue de bois, la NovLangue, qui à la fois travestit et justifie cette nouvelle organisation.

Et le point clé de la méthode (et donc de l’idéologie qui la justifie), c’est de faire croire à l’informaticien qu’il est plus libre qu’avant, car maintenant il peut davantage s’auto-organiser, ou s’organiser avec des collègues du même rang que lui pour que le travail d’équipe soit fait. Il est content, l’informaticien, on reconnaît sa valeur, ses compétences, on laisse sa motivation s’exprimer, ses idées s’épanouir…

Mais quand il s’agit des rapports entre instances, alors là plus question d’intelligence collective, d’auto-organisation, de liberté de choix, un seul principe existe : l’alignement.

Au total, c’est toute une chaîne organisationnelle, avec différents niveaux, et à chaque niveau, les équipes doivent être « alignées » avec les objectifs et priorités qui sont ceux du niveau supérieur. Il y a bien un feedback possible, un retour des niveaux inférieurs vers les niveaux supérieurs, mais juste pour permettre au mieux l’atteinte des objectifs fixés, dans l’ordre voulu, dans le temps imparti et les budgets alloués. Surtout pas pour discuter ces objectifs et ces priorités, les valeurs qui les sous-tendent et les conséquences que ceux-ci peuvent avoir pour le SI lui-même, sur l’entreprise, sur les clients, sur l’économie…

Alignement ! Garde à vous ! Les objectifs et priorités fixés par l’instance supérieurs doivent être communiqués, connus, admis et mis en œuvre par l’instance de niveau inférieure. Evidemment cet alignement, pour ne pas révéler sa nature sinon militaire, évidemment hiérarchique, doit se parer de tout un ensemble de jolis vocables, plus humanistes et poétiques les uns que les autres : « partager une vision » (à part cela, on n’est pas dans l’idéologie, non), « adhérer aux valeurs », « avoir l’esprit d’équipe », « faire preuve d’intelligence collective »…

La sentence est déjà prévue pour le contrevenant : ses valeurs ne seront pas bonnes, il n’aura pas l’esprit d’équipe, sera rétif à au travail en commun.

On assiste dans les entreprises informatiques à la mise en place d’un système implacable, qui pourrait être intelligent et humain, car il s’appuie aussi sur de l’expérience humaine bien comprise, sur des bonnes pratiques reconnues, sur des principes d’organisation de bon sens, mais ce n’est hélas pas pour ces qualités qu’il est choisi et mis en œuvre. C’est uniquement parce que nos sociétés sont dans l’urgence, celle d’une crise permanente, celle d’une économie au bord de la rupture, parce que les décideurs sont prêts à n’importe quoi pour produire plus, plus vite ou mieux, à moindre coût, et surtout parce qu’ils voient dans l’idéologie de ces méthodes un bon moyen pour accentuer la pression, orienter comme bon leur semble la marche de leur société, sans qu’il ne soit plus possible aux individus pris dans une telle mécanique, de remettre en question les orientations stratégiques (c’est à dire commerciales et financières) de leur entreprise.

On a l’impression d’entreprises en détresse, prêtes à n’importe quoi dans la précipitation, pour grappiller quelques clients de plus aux concurrents, trouver un nouveau marché, mettre en place de nouveaux produits ou services dont l’utilité est de plus en plus discutable, bref, pour tenter s’assurer leur avenir mal en point. Et ces orientations données par l’ establishment, justement parce qu’elles sont très discutables, dans leurs raisons tant que leurs conséquences, ne doivent pas être discutées.

Et surtout pas par des informaticiens ! Un informaticien, on le forme, puis on le paie pour réaliser les outils voulus par les décideurs du système économique. Pas pour réfléchir à ce qu’il fait, pour s’interroger sur les conséquences de son propre travail sur les entreprises, l’emploi, la société, la culture. L’informaticien est un exécutant, et il faut lui apprendre à le rester. Il doit juste partager la vision que la hiérarchie lui a préparée, adhérer aux valeurs que la hiérarchie lui impose (et que bien sûr elle-même ne respecte pas).

Un informaticien doit apprendre à s’aligner.

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