Non à l’intelligence collective !

Pourquoi diable ceux qui nous vantent les vertus de l’intelligence collective sont-ils autant incapables de nous donner des preuves d’intelligence individuelle ? Pourquoi ne peuvent-ils à ce point se prévaloir de décisions, d’actions, de réalisations qui attesteraient de leur légitimité à parler d’une quelconque forme d’intelligence ?

Nos entreprises sont aux abois : elles doivent survivre dans un contexte économique général des plus problématiques, entre la possibilité d’une crise mondiale majeure, les marchés saturés et surexploités, les aléas de plus en plus fréquents dû à un appauvrissement de nos sociétés, et les changements incessants et de plus en plus rapides liés d’une part à la mondialisation économique et d’autre part aux évolutions techniques rapides. Nos entreprises doivent faire face à des situations jamais affrontées auparavant, des situations largement nouvelles, complexes, dans lesquels nos anciens systèmes d’organisation ne fonctionnent plus. Ces systèmes se sont bâtis durant l’essor économique de la société de production, particulièrement au XXème siècle, ils ont prospéré (au point de prendre de très mauvaises habitudes) après la seconde guerre mondiale, pendant ce qu’on appelle en France les « Trentes Glorieuses ». Et maintenant, ils montrent leurs insuffisances, leurs limites.

Nos entreprises sont donc à la recherche de n’importe quelle solution. N’importe laquelle à condition bien sûr qu’elle ne remette pas en question les fondements de nos sociétés, le primat de l’économique sur l’humain, les pouvoirs tels qu’ils sont distribués et établis et tentent de se maintenir. N’importe quelle solution pourvu qu’elle ne coûte rien (en regard de ce qu’elle rapporte).

L’intelligence collective donc. Et oui, avant les cadres pensaient, décidaient, commandaient, les employés réalisaient, exécutaient, obéissaient. Cela supposait donc la compétence des dirigeants, de l’encadrement. Maintenant, nos cadres entrevoient leurs limites, mais ils n’ont toutefois aucune envie de renoncer à leur privilèges. Qui, une fois installé au pouvoir, souvent après l’avoir visé depuis longtemps, après avoir agi de façon conséquente pour l’atteindre, voudrait y renoncer ? Nos cadres sont juste à la recherche de nouvelles organisations et de nouvelles méthodes qui leur permettent de rester au pouvoir et de ne rien changer à une organisation qui leur profite.
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Une argumentation au-delà de l’imaginable

Antonio Gaudi et la Sagrada Familia

Dans mon entreprise, l’intelligence collective est, avec l’agilité, le nouveau mot d’ordre. Notre directeur a même trouvé un argument massue pour nous convaincre que l’intelligence collective était la solution : la construction de la Sagrada Familia à Barcelone par Antonio Gaudi. On croit rêver ! Ce qui est sans doute, de toutes les réalisations humaines, l’un des plus beaux exemples de la réussite de l’intelligence individuelle, du génie d’un seul homme, qui plus est d’un génie unique et original, devient par un tour de passe-passe dont il faut me donner le secret, l’argument pour défendre l’intelligence collective.

La Sagrada Familia. Barcelone

Et n’oublions pas qu’après la mort de Gaudi, l’Espagne aura mis presque un siècle pour pouvoir achever l’édifice, une autre preuve, s’il en était besoin, que la conception et la construction de l’édifice était tout sauf l’œuvre de l’intelligence collective.

De même que l’ignorance est la clé pour adhérer à une secte ou un mouvement intégriste, elle semble être la condition pour adhérer aux nouveaux dogmes de l’entreprise néolibérale. Peu importe que la vérité doit déformée, trahie, dissimulée, l’important est que le discours donne l’illusion d’une argumentation, et surtout, qu’il importe l’adhésion ceux qui l’écoutent béatement (pour certains, plus benoîtement que béatement).

Passons donc rapidement sur le fait que ceux qui veulent nous vendre l’intelligence collectives soient incapables de nous trouver un quelconque argument valable extrait de l’aventure humaine.

Fourmis et fourmilières, termites et termitières

L’autre exemple classique, illustrations à l’appui, est l’intelligence dont sont capables bien des insectes bâtisseurs, fourmis et termites bien sûr, qui leur permet d’oser des constructions incroyables qui ont la complexité des cités humaines : nurseries, élevage, stockage de ressources alimentaires, aération/climatisation, circulation, hiérarchies… Ces animaux sont capables en groupe de réalisations bien plus complexes que ce qu’un être humain isolé serait capable de concevoir et de réaliser, alors qu’individuellement, leur intelligence est infiniment moindre.

Et c’est vrai, les réalisation dont sont capables certains animaux grégaires d’une intelligence bien inférieure à la nôtre forcent l’admiration. Nos cadres d’entreprise oublient juste un détail. Une légère différence entre un fourmi et un humain. La fourmi n’a pas d’égo. A aucun moment, elle n’agit pour suivre des objectifs individuels, sa sécurité, son confort, son ascension sociale, son augmentation, son pouvoir, ses avantages divers, sa satisfaction sexuelle. Comme Jean-Marie le Pen tenant l’existence des chambres à gaz pour un « détail de l’Histoire », nos nouveaux manageurs considèrent sûrement la différence entre hommes et termites comme un « détail de la Science ».

Etonnante termitière

Et jusqu’à preuve du contraire, les êtres humains, à un degré certes très variable, ont un égo, des peurs, des désirs, des motivations parfois très personnelles et très fortes. Et soyons clairs, s’il est des sociétés qui mettent en avant l’égo, qui le valorisent, le promeuvent, l’encouragent de mille et une manière (éducation, médias de masse, arts, organisation sociale…), ce sont bien les nôtres, nos sociétés occidentales néolibérales. Et côté individualisme ou égocentrisme, les français se débrouillent vraiment bien ! Demandez aux étrangers qui ont pu comparer, ou à ceux des français partis vivre durablement à l’étranger (au point d’y rencontrer les populations locales et d’échanger avec elles, je ne parle par des « coopérants » français juste capables de vivre dans les grandes capitales africaines, entre français bien sûr, entourés de « boys » juste pour les servir (ou de « girls », pour les servir autrement…).

Il y a dans notre culture, profondément ancrée, une mentalité qui fait largement obstacle à l’intelligence collective. Et cela veut dire qu’elle est profondément ancrée dans les « cultures d’entreprises », chez les employés bien sûr, mais particulièrement chez les cadres, puisque ce sont justement chez eux que l’égo est le plus développé, que les motivations individuelles sont les plus puissantes (ce qui explique qu’ils aient atteint une position d’encadrement et font tout pour la maintenir ou bien sûr l’élever).

Eh oui, c’est chez les individus qui viennent prêcher l’intelligence collective qu’à la fois on trouve de moins en moins d’intelligence individuelle (en tout cas, d’intelligence qui marche et a prise sur la réalité), et le plus d’obstacles à l’intelligence collective. D’ailleurs, ils s’en rendent bien compte : l’intelligence collective, ce n’est pas pour eux, mais pour les subordonnés. Eux restent comme ils sont et continuent à faire comme ils font, tant bien sûr que leur propre hiérarchie ne leur impose pas de participer à tous ces nouveaux rituels. Encore lorsqu’ils doivent participer font-ils tout pour se soustraire des obligations auxquels leurs « collaborateurs » sont tenus.

Si ce dessin est le produit de l’intelligence collective, alors c’est clair :
il faut d’urgence légiférer pour interdire l’intelligence collective !
A décharge : je n’aimerais pas être à la place de celui à qui on a demandé
ce visuel pour symboliser la différence intelligence individuelle / collective.

Mais après tout, c’est peut-être bien cela, le fantasme absolu des dirigeants : des employés qui se comportent comme des fourmis, oubliant tout égo et se dévouant jusqu’au sacrifice de soi pour leur entreprise, c’est-à-dire pour ceux qui la dirigent. Faut-il traduire « intelligence collective » par « travail parfaitement coordonné, incessant, sans relâche et sans état d’âme des employés ». Est-ce cela que des dirigeants veulent pour leurs employés ? A en lire ou en écouter certains, on n’en est pas loin… En fait, ils voudraient juste des employés obéissants, qui réfléchissent le moins possible à ce qu’ils font, mais communiquent et s’organisent efficacement entre eux pour faire le travail qu’on leur demande. Pouvoir absolu, contrôle total, orchestration parfaite, exécution méticuleuse, une belle mécanique bien réglée sans jamais un employé qui s’arrête ou regimbe. Grandiose fantasme.

Etre cadre et prêcher l’intelligence collective

Les cadres entrevoient de plus en plus clairement leurs limites. Plus la situation économique (voire sociale) devient problématique, plus le contrôle du travail est difficile. Plus ils sont recrutés sur la base non pas de leurs expériences et réussites passées, mais sur leur diplômes scolaires de management et leur soumission inconditionnelle à l’idéologie dominante, et plus ils se savent incapables de comprendre de qui se passe dans un métier particulier, dans un secteur particulier. Il y a effectivement de quoi être dépassé, en tant que nouveau manageur dans la société contemporaine.

L’honnêteté devrait être de dire « Donnez-moi un salaire de simple employé, car je ne sers vraiment pas à grand-chose, je ne me sens pas à l’aise dans le rôle que vous me faites jouer, et suis dépassé par la situation dans laquelle vous me mettez ».

Mais pour cela, il faudrait… faire preuve d’intelligence collective, mettre entre parenthèse son égo, sa peur de perdre ses avantages et son petit confort, son désir d’ascension sociale et de tous les avantages apportés. Viser l’intérêt général, celui de tous, de l’équipe, du service, de l’entreprise, du pays, du monde en général, viser le « bien commun », ce que les anglophones appellent le « greater good ».

Le cadre actuel est au cœur du paradoxe, poussé (avec son consentement bien sûr) à la schizophrénie, au « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ». A prêcher une attitude qui est le contraire des principes de base de notre société, et qui n’est en tout cas pas l’attitude qu’il a adoptée et l’a amené au poste de responsabilité qu’il occupe.

Certains cadres ne sont pas cons. Ils se rendent bien compte que la condition de l’intelligence collective est un changement de mentalité, l’adoption d’une autre attitude. Mais ils se sentent souvent bien mal à l’aise pour en parler, tant ils savent que cette attitude est contraire aux principes que la plupart des gens appliquent dans leur existence quotidienne. Certains sont suffisamment lucides pour réaliser combien ils sont en porte-à-faux, à devoir convaincre leurs collègues du bien-fondé d’une attitude qui devient plus rare que l’air en haute montagne dès que l’on remonte un peu dans la hiérarchie.
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Et pourtant…

S’il est des gens convaincus que l’intelligence collective est possible, j’en fais bien partie. Je me sens comme face à l’infini de l’univers lorsque je tente d’imaginer de quoi seraient capables les êtres humains s’ils n’avaient même qu’une petite partie de l’intelligence collective des insectes.

Dans mon travail, au quotidien, je communique avec mes collègues, j’utilise leur expérience, leur intelligence et un peu de leur temps pour résoudre des problèmes, et je suis bien content de pouvoir apporter mon expérience, mon intelligence et le temps qui sera nécessaire si cela peut les aider à avancer et à résoudre leurs problèmes. D’ailleurs, ce ne sont pas « leurs » problèmes, ce sont nos problèmes, ceux de notre équipe, de notre service, de notre entreprise… il ne leur ont été attribués que par le hasard des circonstances. C’est gagnant-gagnant. Et d’ailleurs, avec toute l’intelligence que les autres m’ont transmis depuis ma naissance, lorsque j’ai une bonne idée ou résous un problème, je ne sais pas si c’est mon intelligence qui en est à l’origine ou celle de tous ceux que j’ai rencontrés et m’ont apporté un peu de leurs qualités. Une chose est certaine : je ne serai pas ce que je suis sans chacun d’entre eux. Mon intelligence est individuelle. Et collective.

Le problème, c’est que l’intelligence collective chez l’être humain, c’est presque comme la quadrature du cercle, pas pour demain, et qu’avec l’évolution de nos sociétés, nous allons nous éloigner encore un peu plus de cette idée d’intelligence collective. Enrichissement continue d’une petite minorité au détriment de l’appauvrissement continue de l’immense majorité de l’humanité, intensification du néolibéralisme, guerres, conflits civils, conflits sociaux, problèmes de ressources et simplement de survie. L’humanité ne se prépare pas à l’intelligence collective, mais bien au conflit généralisé.

Et donc, en attendant, tout ce que nous avons pour nous sortir du merdier où nous sommes et pour tenter d’aller enfin dans la bonne direction, c’est l’intelligence individuelle. Ce que nous admirons aujourd’hui, nos réalisations, nos réussites, est massivement le fait de l’intelligence individuelle, ou plutôt du génie individuel, car bien d’autres qualités que l’intelligence sont requises pour créer quelque chose, même dans les domaines intellectuels. Ca ne veut pas dire que des individus seuls, isolés dans leur tour d’ivoire, on fait le monde tel qu’il est. Un artiste n’est devenu ce qu’il est que dans une communauté sociale, voire dans une communauté d’artistes dans laquelle il apprend et se réalise. Un scientifique n’est devenu ce qu’il est que dans une communauté sociale, voire dans une communauté scientifique, dans laquelle il apprend et se réalise. La vie sociale, l’éducation, l’enseignement, la formation, les institutions spécialisées, c’est déjà pas mal comme intelligence collective. Et surtout, c’est de l’intelligence collective QUE L’ON SAIT FAIRE ET QUI MARCHE !

Nous savons comment rendre l’être humain intelligent. Et c’est de l’intelligence « collective » au sens plein : la mentalité, l’éducation, l’enseignement, la formation, les institutions, c’est ce qui accroît l’intelligence de chacun tout en mettant en place une organisation sociale très puissante. Elle permet l’intelligence individuelle de millions d’êtres humains qui sont capables de faire des choses, capables de raisonner correctement, dotés de connaissances, d’arts et de techniques, qui peuvent guider les évolutions de nos sociétés. Au lieu de s’appuyer sur cette intelligence individuelle, celle-ci est combattue. Les gens intelligents sont au mieux considérés de façon purement instrumentale, comme des gens utiles pour une stratégie ou une tactique politique ou économique (et surtout s’ils restent dans les limites qui leurs sont assignées), au pire considérés comme des troubles-fêtes capables de contredire ceux qui ont le pouvoir.
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L’échec prévisible de cette nouvelle intelligence

L’un des intérêts de cette nouvelle forme d’organisation du travail, de ces nouvelles méthodes que l’on introduit, c’est que dans nombre de cas elles vont échouer. Peu importe. L’important, c’est qu’au lieu de réfléchir à « Comment organiser notre entreprise pour que ça marche ? », on ait réfléchi à « Comment pouvons-nous faire avec les ordres qui nous sont donnés, et sans remettre en question la stratégie décidée en haut lieu ? »

Si déjà on réussit à canaliser les réflexions et les efforts des employés dans cette direction, alors on a gagné. On ne va peut-être pas réussir, mais au moins on ne remettra jamais en question l’encadrement, et moins encore la direction, et moins encore la logique générale de notre économie.

L’insistance sur cette nouvelle forme d’organisation du travail est pour l’essentiel du détournement d’attention. Comme le magicien qui attire notre attention là où il ne se passe rien pour pouvoir habilement faire son truc. Ou plutôt comme le politicien qui sait comment faire passer sur le devant de la scène médiatique des choses sans importance pour occulter les décisions qu’il prend ou les actions qu’il réalise et qui sont bien sûr ce qui importe et devrait occuper le devant de la scène.

Si cela réussit, tant mieux, c’est du bonus. Si ça échoue, tant pis

Bien sûr qu’il est possible de créer des groupes intelligents. Mais à plusieurs conditions, qui ne sont jamais réunies en entreprise :

  • Le groupe doit être suffisamment petit, apportant presque la confirmation à ces célèbres vers de Georges Brassens : « Quand on est plus de quatre, on est une bande de cons. Bande à part, sacrebleu, c’est ma règle et j’y tiens ! »
  • les participants doivent être volontaires : s’ils sont contraints, poussés par leur hiérarchie, cela ne marche pas. On n’impose pas l’ouverture, la confiance, la communication, la coopération. Et souvent, pour parvenir à cet état d’esprit, la route est longue.
  • le groupe doit pouvoir travailler sans les pressions de la direction : pure utopie dans les entreprises actuelles, et dans les entreprises capables de faire fonctionner un groupe ainsi, on n’a évidemment pas besoin d’intelligence collective, on y est déjà ! Dans les grandes entreprises, à moins de travailler sous la direction d’un grand chef particulièrement éclairé, et encore, dans tous les groupes, les idées, les attentes, les pressions de la direction sont présentes, massivement, et elles biaisent irrévocablement le fonctionnement du groupe ; la présence d’un seul supérieur hiérarchique dans le groupe peut tout invalider
  • chaque participant doit se sentir en confiance, et agir en sorte que les autres se sentent en confiance pour parler de tout, oser émettre toute idée, même la plus improbable ou la moins socialement conforme. Ouverture, tolérance, communication « positive », écoute et d’autres qualités encore sont plus qu’utiles : pure utopie, en entreprise, il y aura toujours dans un groupe un participant, si ce n’est deux, si ce n’est la majorité du groupe, voire la totalité, dont une attitude au moins « perturbe ». Prenez 4 bouddhas et vous avez votre groupe idéal… Bonne chance ! Tant que l’on n’a pas un minimum de qualités humaines dans le groupe, les méthodes collectives n’ont qu’un seul résultat positif : rapporter pas mal d’argent aux formateurs, experts, consultants… qui vendent l’intelligence collective.

L’intelligence collective est possible, bien sûr. Mais à la condition d’un progrès, parfois d’un immense progrès, des êtres humains. Si vous prenez les employés tels qu’ils sont, tels qu’ils ont été éduqués, formés, puis encouragés par l’organisation du travail, la seule bonne organisation du travail est celle qui existe, ou plus exactement celle qui existait lorsqu’on n’avait pas honte de parler de hiérarchie et de commandement, et pas peur d’exercer un pouvoir de choix, de décision et de commandement.

Cela ne marche plus, nous voulons travailler autrement ? Revoyons en conséquence notre éducation, nos formations, et pour finir notre organisation du travail qui est sans doute la plus déterminante : on passe 20 ans à l’école, mais 40 en entreprise ! Alors, nous aurons des employés différents, qui pourront travailler autrement, qui seront prêts et partants pour l’aventure de l’intelligence collective.
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Intelligence collective ou… exploitation ?

Bien des dirigeants sont plus prosaïques que cela. Ils ne veulent pas d’employés intelligents, ni individuellement, ni collectivement, et peut-être même surtout pas collectivement : après tout, il n’y a qu’un pas de « collectif » à « commun », et de « commun » à « communiste ». Il ne faudrait pas que des individus collectivement intelligents se mettent à vouloir d’une autre société que celle voulue par leurs dirigeants.

Pour eux, l’expression « intelligence collective » est juste un moyen pour faire passer cette nouvelle extension de l’exploitation des ressources humaines. Avant l’employé faisait ce qu’on lui disait de faire, et les idées nouvelles étaient celles de l’encadrement (qui avait certes parfois la fâcheuse manie de piquer les idées des subordonnés pour se les attribuer, mais passons), ou celles d’experts payés pour cela (dans les domaines techniques ou marketing). Mais voilà, la guerre économique fait rage, la concurrence est impitoyable, de nouvelles idées (ou comme les spécialistes du marketing ont la prétention de dire, de nouveaux « concepts ») dont indispensables, vite, et des idées en prise avec le réel, avec les nouveaux besoins, les nouveaux problèmes… Et là les dirigeants prennent conscience de la façon, à force de crétiniser le travail humain, dont ils sous-exploitent l’intelligence de leurs employés dans des tâches souvent bien en deçà de ce qu’ils sont capables de faire. Les employés ont de l’intelligence. Et ils ont de l’expérience, ils sont au contact de la réalité, et ils sont beaucoup plus proches des populations qui est visée par la production de masse.

L’intelligence des employés est un nouvel Eldorado, un nouveau filon à exploiter, mais attention, il ne faut pas qu’on puisse dire comme avant : « C’est moi qui ait eu l’idée, mais mon chef me l’a prise ! », cela serait démotivant, donc contre-productif ! Et l’idéal, c’est qu’on n’ait pas à rétribuer les employés pour leurs idées. Qu’on rétribue un dirigeant pour un travail qu’il n’a pas fait, c’est normal, mais rétribuer un employé pour un travail exceptionnel qu’il a fait en dehors de ces attributions normales, vous n’y pensez pas ! Cela augmenterait les coûts de main d’œuvre quand l’objectif est de les réduire autant que possible.

Et donc, c’est très habile, par un tour de passe-passe, un de plus, l’intelligence individuelle va être rebaptisée « intelligence collective ». On va même créer les conditions pour que cette intelligence individuelle puisse se mettre en marche et s’exprimer le plus possible. Des conditions collectives, telles que le participant, à la limite, ne se rend même plus compte que c’est son idée, son intelligence, qu’il pense que c’est l’effet de la magie du groupe qui a opéré en lui. D’ailleurs, dans les formations professionnelles, on insiste bien sur le fait que la propriété individuelle est une prétention illégitime résultant de notre égo, que ce qui se passe dans ces groupes est le produit du groupe, et que le groupe ne peut pas plus que les individus s’approprier la paternité de ce qu’il a produit, que tout cela appartient à l’entreprise. C’est l’entreprise qui a fait en sorte et permis que les bonnes idées émergent. Pas de récompense, pas d’augmentation de salaire, pas de prime. D’ailleurs aux Etats-Unis, cela peut se traduire de façon explicite dans les contrats de travail ! L’entreprise est propriétaire de toutes les idées que leurs employés peuvent émettre dans le cadre du travail, et n’a pas à les rétribuer spécialement pour avoir simplement réalisé leur travail prévu.

Pour ces manageurs-là, l’intelligence collective n’est qu’un élément de plus de la langue de bois, de la novlangue managériale, qui masque l’un des derniers progrès dans l’exploitation des êtres humains sous une apparence 100% positive : « intelligence » + « collectif ». C’est sûr que cela sonne mieux que « appropriation sans contrepartie par l’entreprise des idées des employés ». Mais après tout, les employés ont pris le pli : ils ont accepté que l’entreprise s’approprie le travail assez con qu’il font quotidiennement sans plus se poser de questions sur ce travail, ils peuvent maintenant accepter que l’entreprise leur fasse la grâce de continuer à les employer s’ils veulent bien maintenant utiliser un peu plus leur intelligence. La plupart des employés ne s’en rendent même pas compte, trop contents de se dire qu’ils sont enfin reconnus pour leur intelligence, voire de participer à quelque chose de collectif qui les change de l’organisation précédente du travail (mise en place par la même entreprise, avec les mêmes objectifs).

Difficile de trouver plus con que le marketing de l’intelligence collective.
A côté, même réunions Tupperware ou Alcooliques Anonymes font Mensa group.
J’imagine que les mêmes qui font cela s’indignent des affiches de propagande nazi ou stalinienne,
comme ils raillent celles de nos vieilles « réclames » publicitaires.

Bravo. J’imagine que ces mêmes manageurs applaudissent des 2 mains lorsque quelqu’un récupère une idée qu’ils ont eu et la font fructifier sans qu’eux-mêmes y gagnent quoi que ce soit. Car ces manageurs sont altruistes, ils travaillent pour le bien commun, celui de leurs employés, de leur entreprise, peu importe qui est récompensé du moment que tout avance.
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Pire que l’échec, l’effet pervers

Si le but de cette intelligence collective, c’est de trouver de nouvelles idées pour optimiser la production, améliorer la qualité, et bien sûr trouver de nouvelles pistes commerciales ou de nouvelles idées marketing, bref, si le but est un peu d’imagination et de créativité, il n’y a pas d’échec envisageable, au pire un peu de temps perdu. Si par contre le but de cette intelligence est de se confronter à de vrais problèmes, des problèmes récurrents, des problèmes chroniques, des problèmes systémiques, il en va tout autrement.

Si lorsque nous échouons, nous avons encore la capacité de penser « Nous avons échoué. Qu’avons-nous fait pour en arriver là, que pouvons-nous faire pour rattraper cet échec ou réussir la fois prochaine ? », alors nous sommes dans une démarche intelligente, nous sommes capables d’apprendre de nos erreurs, déjà parce que nous sommes capables de les reconnaître et de les admettre.

Mais si lorsque nous échouons, nous nous disons « Nous avons tout fait pour réussir, nous avons pris les meilleures décisions, validées ensemble, mais c’était trop difficile, le contexte était défavorable, un évènement inattendu a contrecarré nos plans… », alors nous sommes dans tout sauf une démarche intelligente. Nous sommes comme des fanatiques religieux, convaincus d’avoir fait tout ce qu’il fallait, et que donc les dieux étaient contre nous.

Et c’est bien ce à quoi peut conduire la mise en pratique de l’intelligence collective (telle que conçue par les nouveaux manageurs). Car rappelons son principe central : travailler autant que possible en groupe et décider collectivement. Tous ceux qui connaissent la logique des groupes humains repèrent le biais. En 1895, Gustave Le Bon écrivait sa « Psychologie des foules », qui inspirera aussi bien Freud que Hitler, et quantité d’intellectuels et surtout de politiciens. On peut ne pas être d’accord avec toutes les idées de Gustave Le Bon, ne pas approuver sa visions des êtres humains (c’est mon cas), mais sa façon de voir est exactement celle, 125 ans plus tard, de nombre de dirigeants ! Les psychologues ont depuis largement apporté de l’eau au moulin, avec des études difficilement réfutables. Eh oui, en groupe, pour simplifier, les êtres humains tendent à se comporter comme des moutons (ou pour certains comme des loups ou des bergers), à faire passer leur raison derrière leurs émotions et leurs instincts sociaux, à établir des normes, puis à les faire respecter, à établir des rapports de pouvoir.

En clair, faire traiter les problèmes collectivement, de l’analyse à la décision en passant par la résolution, la recherche de solutions, est le meilleur moyen pour que les opinions minoritaires finissent par dégager au profit d’une opinion consensuelle. Cette opinion consensuelle a de fortes chances d’aller dans le sens de ce qui est attendu par la direction, et des chances encore plus grandes de ne rien remettre en question d’essentiel, d’éviter de remettre en question des personnes clairement en cause, de ne jamais amener quoi que ce soit qui provoque un vrai changement dans la mentalité, les habitudes, les attitudes, les comportements. Et au final, de déboucher sur des solutions qui ne traiteront que des choses secondaires et superficielles. Les vraies solutions ne seront jamais évoquées, ou seront vite repoussées par le groupe, ou elles seront considérées comme trop complexes, trop longues, trop coûteuses, trop risquées, voire irréalistes, leurs avantages seront minimisés ou mis en doute, leurs inconvénients seront maximisés, voire inventés. Les solutions qui ne changent rien sont par contre réalistes, faisables, sans grand risque ni inconvénient (tu m’étonnes !).
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Et le verdict est…

Au final, l’intelligence collective telle qu’elle est pensée et mise en œuvre par les entreprises pourrait très bien être… la phase terminale d’une longue maladie de notre système économique, une tentative désespérée pour survivre, une pitoyable méprise sur ce qu’est l’intelligence (peut-être même un impardonnable mépris pour l’intelligence). Ses seuls intérêts sont de détourner l’attention de la direction et de l’encadrement vers les exécutants, et de pouvoir exploiter l’intelligence et l’effort individuels des employés sans avoir à leur reverser quoi que ce soit.

Un dernier argument, mais il n’en est pas besoin : si ces mêmes supérieurs croyaient vraiment aux vertus de « leur » intelligence collective, n’est-ce pas ainsi qu’ils s’organiseraient pour travailler, trouver des solutions, prendre leur décisions, faire leurs choix stratégiques ? Une logique pour ceux qui exécutent, une autre pour ceux qui commandent : qui veut comprendre peut.
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Conseils de l’auteur (et remarque désabusée)

Maintenant, pour votre carrière personnelle, je vous conseille fortement d’oublier tout cela et de dire que l’intelligence collective, c’est formidable. Parlez des constructions prodigieuses des fourmis ou des termites, oubliez que ces animaux n’ont contrairement à l’homme aucun égo. Parlez de la Sagrada Familia, de tous les artisans et métiers qui y ont participé, et oubliez que tout cela doit au génie d’un seul homme (et à la qualité de ses commanditaires qui ont su reconnaître ce génie d’exception et lui faire confiance), oubliez qu’une fois Gaudi mort, l’Espagne a été dans la merde pendant un siècle pour achever l’œuvre. Vous allez de suite avoir de passionnantes discussions et, sinon vous faire des amis, établir d’excellentes relations de travail.

Comme dirait l’un de mes collègues un peu trop versé dans la grivoiserie, dans « consensus », il y a « sus ». Mais ce que je repère le premier dans « consensus » n’est pas la fin. Pardonnez-moi, je relâche la pression après une année difficile…

Pour ma part, j’ai renoncé à toute ascension sociale, j’ai même renoncé à me maintenir là où je suis et à être reconnu socialement. Cela me donne le simple confort de pouvoir regarder le monde en face sans avoir à me contorsionner lorsque la réalité ne veut pas coller avec l’idée que je m’en fait.


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