Les clés actuelles de la réussite

Petit résumé

Je pensais écrire quelques lignes, au final cela fait un peu plus. Revenons donc à ces quelques lignes dans ce résumé.

Jamais ce que les gens qualifient aujourd’hui de « réussite » n’a été à ce point une réussite individuelle d’une vacuité humaine aussi totale et un échec collectif aussi dramatique si on attache de l’importance au sort des 8 milliards d’êtres humains ainsi qu’à la vie sur terre.

Celui qui dans le passé « réussissait » devait faire preuve d’un minimum de qualités : des traits de caractère, des attitudes, des aptitudes que nous pouvons considérer comme des positifs, que nous pouvons souhaiter à nos enfants (même si on peut espérer les voir poursuivre d’autres objectifs), auxquels nous n’avons pas besoin de chercher d’excuse ou de justification.

Celui qui aujourd’hui « réussit » doit faire preuve d’un maximum de défauts : des traits de caractère, des attitudes, des aptitudes que certains considèrent comme des qualités uniquement parce qu’ils sont « efficaces », parce qu’ils permettent d’obtenir le Saint Graal, pouvoir + prestige + argent, et parce qu’au final ils aimeraient bien eux aussi avoir plus de pouvoir, de prestige et d’argent. Mais qui moralement, humainement, sont indéfendables.

Et tant que des milliards de gens pensent que réussir, c’est cela, et que cela est bien, alors nous n’avons pas d’autre destin que d’aller droit dans le mur.
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Rien de nouveau sous le soleil ?

Cela fait des siècles, si pas des millénaires, que des gens plus intelligents et plus expérimentés que moi ont réfléchi à la question, des hommes politiques, des intellectuels, philosophes, historiens, hagiographes… bref, des témoins de leur temps pas assez naïfs ou pas assez imbus d’eux mêmes pour penser que la réussite était, ou n’était que le reflet de la valeur personnelle.

Nous sommes tous d’accord, eux et moi, pour dire que la réussite ne dépend pas de l’être, mais de l’action, pas des potentialités supposées, mais des comportements effectifs. Ces comportements ne sont donc pas nouveaux, ils sont même probablement aussi anciens que l’espèce humaine, et à voir les primates se comportent et établissent leur hiérarchie sociale, on se dit que cela remonte encore plus loin.

Mais les comportements nécessaires pour réussir il y a 20 000 ans, 2 millénaires, 2 siècles, 2 décennies ou aujourd’hui, ces comportements ont bien changé. Certains ne sont plus utiles, voire contre-indiqués pour qui veut réussir dans le monde contemporain, alors que certains comportements inutiles, voire réprouvés il y a quelques siècles, sont aujourd’hui quasiment indispensables pour réussir dans le monde occidental néolibéral, dans un pays comme la France, puisque c’est de ce beau pays que j’aime que je vais parler, c’est là qu’est mon expérience.

Et donc plutôt que de railler sans risque les gens puissants et riches d’hier, tous passés et plus très menaçants pour l’intellectuel contemporain, je vais tenter de mettre en évidence ce qui a changé, ce qui caractérise ceux qui réussissent aujourd’hui dans la France de 2020. Et étant donné que nombre de ceux qui réussissent moins bien (voire pas du tout), n’ont néanmoins pas d’autre ambition que de réussir à l’instar de ceux eu-dessus d’eux dans la hiérarchie sociale, ce que je vais dire a peu de chance de plaire à une majorité.

Si ce que la plupart des gens appellent « réussir » n’était pas aussi nuisible globalement à la planète, à la vie, et aux autres êtres humains, je me tairais peut-être. Si ceux dont ont dit qu’il ont le mieux réussi n’étaient pas devenus aujourd’hui la principale menace pour notre monde, je me tairais peut-être. Mais cela fait plus de 40 ans que j’ai pris l’habitude d’exprimer ce que je pense, avec de moins en moins de détour et de plus en plus d’expérience, je n’ai pas envie de changer. Et ce n’est pas la crise économique actuelle, avec certaines des perspectives qu’elle laissent entrevoir pour « après », qui m’invitent à me taire.
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Une petite précision : c’est quoi, la réussite ?

C’est quoi pour moi, la réussite ? C’est un concept que j’ai reçu de ma société, par mon éducation puis par mon expérience sociale. C’est un concept qui semble faire sens pour mes contemporains. C’est un concept qui n’en a jamais eu, ou s’il en a eu, je me suis vite aperçu de la supercherie, et m’en suit donc débarrassé. Je ne l’emploie plus jamais, ou seulement lorsque seule une discussion superficielle et rapide est possible. Plus jamais je ne me demande si j’ai réussi ma vie ou pas, et moins encore je vais chez autrui chercher à savoir s’ils ont réussi ou non.

D’ailleurs pour preuve de la vacuité de ce concept aujourd’hui : on ne dit souvent plus « il a réussi ceci ou cela », mais « il a réussi », tout court, en évitant d’avoir ainsi à expliquer ce qu’est la réussite pour nous, nos critères, nos valeurs. Les anciens parmi nous se souviennent peut-être de cette vieille bande dessinée, « Pifou », dans laquelle le personnage principal, un jeune chien, ne dispose que de 2 expressions pour traduire toute sa pensée : « glop » et « pas glop », selon que ça va ou pas. Avec la notion de réussite, nous en sommes de plus en plus à ce niveau de dénuement de la pensée : « réussi, bien ! », « pas réussi, pas bien ! ». Si seulement cela permettait d’économiser ici l’intelligence pour mieux l’utiliser ailleurs…

Pour nos sociétés contemporaines, parler de réussite sociale, c’est parler de réussite personnelle, se centrer principalement sur la situation de l’individu. C’est d’autant plus possible aujourd’hui qu’un individu peut réussir au détriment de tous les autres, qu’il peut agit pour servir ses seuls intérêts et contre les intérêts de tous les autres. Plus on remonte dans le passé, et moins cette distinction est évidente. La réussite d’un individu, si elle ne se traduisait pas par la réussite de son groupe, de sa tribu, avait peu de chance d’être entérinée et de conférer à cet individu le pouvoir, l’avoir, l’autorité et le prestige par lesquels les réussites purement individuelles se traduisent aujourd’hui. L’individu pouvait être banni, le chef perdre sa place de chef, le roi être détrôné, ou pire. Un dirigeant qui se voulait puissant avait intérêt d’être à la tête d’un peuple puissant. Les règles du jeu ont beaucoup changé.

Enfin, n’oublions pas que, même si certains d’entre nous peuvent se décentrer pour penser à la réussite collective de l’humanité, nous restons dans un cadre strictement anthropocentrique. « L’humain über alles ! » (reprise du slogan nazi « Deutschland über alles »). Admettons que nous adoptions le point de vue le plus décentré pour ne parler de réussite que si cela profite à l’humanité dans son ensemble. Et si la réussite de l’humanité se traduit par l’échec du vivant, par la dégradation de la planète ?

Eh oui, réussite, pour qui, pour quoi ? Tant que nous restons dans l’optique anthropocentrique de l’Occident (et de bien d’autres sociétés maintenant), nous sommes capables de penser comme une réussite quelque chose qui va nuire au tout dont nous dépendons et dont nous faisons partie, autrement dit l’échec, à terme. Tant que nous avons l’illusion que l’être humain est la Créature Suprême destinée à soumettre et exploiter le monde, OK. Si on commence à changer de point de vue et à se dire que les animaux, le vivant, la nature, la planète, sont d’une valeur égale à nous, ou au minimum à comprendre combien nous en dépendons, et qu’au moins par égoïsme, nous devrions respecter tout cela, alors là rien de va plus.
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Préhistoire de la réussite

Ce n’est pas la période de l’humanité dont je me rappelle le mieux. Je vais donc supposer, à partir de ce que je sais des sociétés des singes dits « supérieurs » (toujours cet anthropocentrisme : ils nous ressemblent, donc ils sont supérieurs), des sociétés humaines dites « primitives » et de ce que l’on sait tout de même des sociétés de la préhistoire, quelles étaient les qualités nécessaires, c’est-à-dire les comportements qui assuraient la réussite.

De ce que nous savons, cette période fut bien plus rude notre présent, sédentaire pour la quasi-totalité de l’humanité, et citadin pour la plupart. Les groupes humains n’accumulaient pas de grandes richesses, pas de grandes quantité de bien durables, et on peut penser que réussir, pour un individu, c’était seulement, à l’instar des sociétés animales, s’élever dans la hiérarchie sociale, avec les quelques avantages liés à cette position dominante : l’accès privilégie au territoire, à la nourriture, aux partenaires sexuels… Par contre, s’élever dans cette hiérarchie, c’était s’exposer à la compétition, à une compétition très directe, plus physique sans doute que mêmes certaines discussions à l’assemblée russe. Autrement dit, des qualités de courage, de bravoure, de témérité, ainsi que des qualités physiques, pouvaient permettre de « réussir ». Mais si cette réussite ne profitait pas au groupe, il fallait s’attendre à perdre ce statut, à le voir contesté à la fois par le groupe (la réunion des anciens), et par d’autres individus dominants. Et ne parlons pas du chef qui conduit le groupe entier, lui compris, à l’échec dans la lutte pour les ressources.

« Réussissaient » donc ceux qui à la fois avaient les qualités d’individus dominants, mais aussi la capacité à agir dans l’intérêt de leur groupe, voire à susciter l’adhésion du groupe. Leur réussite était étroitement dépendante de celle de leurs congénères.
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Histoire ancienne de la réussite

Avec la sédentarisation, la création de civilisations importantes, comptant de nombreux individus, avec une organisation complexe, de la cité à l’armée, la « réussite » change de logique. Le chef militaire n’est plus le même brave qui faisait face directement au danger et à ses opposants, mais celui qui commande. Le pouvoir commence à dépendre d’autres qualités humains, l’habileté à discourir, à établir des relations, à penser stratégiquement. Dans les moments de conflits, ce sont les grands stratèges qui se retrouvent au pouvoir. Et ils ont alors intérêt à être habiles s’ils veulent rester au pouvoir ou que leur société reste la société dominante. Dans les moments de paix, ce sont des qualités plus politiques, policées, qui prennent le dessus.

C’est à cette époque que les premières richesses commerciales se créent, certains peuples devenant à la fois riches et puissants du fait de leur position géographique et stratégique pour les échanges de biens, leur maîtrise des déplacements et des transports, leur habilité à trouver les ressources demandées le moins cher possible pour les vendre le plus cher possible. A noter que déjà de nombreux peuples se posent déjà la question de savoir quelle est la plus belle réussite, celle qu’il faut encourager, entre agriculture sédentaire, élevage nomade, création locale de richesse ou enrichissement par le commerce des richesses crées. C’est ainsi probablement à la civilisation sumérienne que nous devons le mythe de Caïn et Abel. Pour les sumériens, l’agriculture était plus noble que l’élevage, et l’artisanat plus noble que le commerce, la richesse morale plus noble que la richesse matérielle.

C’est en tout cas il y a plus de 2000 ans que des peuples ont « réussi » non pas par leur organisation sociale, militaire, agricole, mais par leurs qualités commerciales. Les Phéniciens sont sans doute la meilleure illustration d’une première richesse fondée principalement sur le commerce, il y a plus de 3000 ans. Le peuple phénicien avait de nombreuses qualités, dont toutes étaient nécessaires : navigateurs audacieux, excellents marchands, artisans habiles, sans oublier un minimum de bravoure et de qualités guerrières, car le pourtour méditerranéen n’était pas chaud que par la température de la mer. C’est par ces qualités multiples qu’ils ont établi un premier réseau commercial aussi puissant.
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Histoire bourgeoise de la réussite

Réussir dans le néolibéralisme occidental

Nous pourrions penser que le néolibéralisme actuel est l’héritier de la bourgeoisie européenne du XVIIIème siècle. Ce n’est pas complètement faux. Ce n’est pas complètement vrai. La preuve en est que dans les partis traditionnels de la bourgeoisie, en France dans les partis « de droite », des individus s’expriment contre certains principes du néolibéralisme qu’ils considèrent comme des excès, voire des dérives dangereuses. Plus par exemple que ne le fait le parti Socialiste français qui prétend représenter des idées « de gauche ». Bien sûr, ils n’emportent pas l’adhésion des autres membres de leur parti, ils restent minoritaires, mais ils existent, et nous montre qu’en maintenant 3 siècles de libéralisme, il s’est bien passé quelque chose.

Qu’est -ce qui a donc changé ?

Principalement, le passage d’un « capitalisme d’abondance » à un « capitalisme de pénurie », et au fil de ces 3 derniers siècles, la prise de pouvoir par les banques, tant économiquement que politiquement.

Indigence de notre vision actuelle de la réussite

Nous en sommes arrivés à considérer les cas Sarkozy, Hollande, Macron et bien d’autres comme des réussites.

Nous en sommes arrivés à considérer les cas Bernard Tapie, François Pinault, Arnaud Lagardère, Bernard Arnault, Carlos Ghosn, Vincent Bolloré et bien d’autres comme des réussites, comme des exemples, voire des modèles.

Demandez à ceux qui considèrent que ces individus représentent la réussite quelles qualités ils leurs trouvent : vous sentez immédiatement que vous les mettez mal à l’aise, et que pour vous répondre ils font visiblement plus appel à leur imagination qu’à leur expérience. Et quand leurs réponses arrivent, elles sont d’une désarmante faiblesse : « Il est intelligent », « Il sait communiquer »… Poussez-les plus loin, demandez-leur de fournir des preuves de ces qualités supposées. Aïe. Abrégez leur souffrance, portez-leur le coup de grâce : demandez leur alors pourquoi d’autres individus dont tout le monde sait qu’ils sont plus intelligents ou meilleurs communicants, ne réussissent pas de la même façon.

L’affaire est close : l’effet entraîne la cause, c’est d’une logique imparable ! Ils ont réussi, donc ils doivent forcément avoir des qualités pour cela : et donc cherchons leur des qualités pour expliquer leur réussite ? Pas un seul instant, la personne que vous avez torturé ne se sera interrogée sur sa vision de la « réussite » ou sur sa vision candide d’un monde où chacun est à sa juste place, ou ceux qui sont riches ont les qualités pour devenir riches, ceux qui sont puissants ont les qualités pour devenir puissants, ceux qui ont du prestige on les qualités pour acquérir du prestige. Et comme richesse, pouvoir, prestige, c’est bien, ne doutons pas que c’est en faisant preuve de qualités qu’on obtient tout cela.
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Un peu de réalité pour illustrer tout ça…

Chez les tenants de cette « réussite » contemporaine, la réalité n’importe pas, les faits ne comptent pas. Et quand ce que rapportent les médias ne cadre pas avec cette visions naïve, c’est alors minimisés, déformés, ou purement et simplement déniés de façon à ne pas bousculer le petit ordre moral qui leur permet de s’adapter à leur société et d’espérer leur « réussite » : l’ascension sociale. « What else ? » dirait George Clooney.

Mais je vais tout de même apporter quelques cas bien réels et bien actuels illustrant les comportements, et derrière les comportements, révélant motivations et les attitudes de ces acteurs qui « réussissent ».

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